Par Fanch Cabioc’h

 

22/01/2025

 

 

S’il est un sujet d’incompréhension de la part de bien des pratiquants d’Aïkido, c’est bien celui de la « prise de centre », attachés qu’ils sont aux mots et à leur représentation mentale.
Il ne s’agit pas à proprement parler d’une des bases fondamentales de notre Art Martial- Shiseï, Ma aï, Irimi, Kamae…, mais de mon point de vue, il les présuppose toutes.

 

Mais essayons d’abord d’éclaircir le sens de l’expression « prise de centre ». On peut aisément la remplacer par « Sen no Sen » (être prêt, placé, avant l’attaque du partenaire), voire « Sen Sen no Sen » (avant-avant l’attaque).
Il s’agit donc « simplement » de ne pas subir l’attaque et de ne pas être sur la défensive, notion qui n’est pas conforme à l’esprit de l’Aïkido. Concrètement, Tori ne reste pas devant (ou sous) l’attaque.

 

Cela implique quelques conditions :
Aïte est lui-même « centré » au moment de l’attaque[1]. Rappelons ici que Aïte et Tori ont la même recherche et la même pratique.
Le placement initial de Tori est déjà effectif avant l’attaque : le haut du corps ne bouge pas, les pieds sont libres, les appuis sont légers, le centre de Tori (le Hara, concrètement le bassin) est orienté vers l’attaque sans le reculer.
La position est dynamique, sans appuis, le genou et la hanche arrière sont déjà en mouvement.
Ce mouvement est très léger, subtil.

 

Enfin cela nécessite le fait d’avoir assimilé toutes les notions fondamentales telles que :
Shiseï (calme, droit, épaules baissées) ;
Metsuke (regard vers l’avant, global, au-delà d’Aïte) ;
Ma Aï (apprécier l’espace-temps entre le moment où Aïte décide de son attaque, le déclenchement de celle-ci et le positionnement de Tori qui a créé l’ouverture autorisant l’attaque, ce qui nous renvoie à la notion de Yu Yo (perception du temps qui s’écoule).
…
Bien sûr, il faut répéter sans relâche la « prise de centre » qui, bien acquise, permet de rompre la cohérence de l’attaque et d’être libre des contingences mentales liées aux « techniques » qui apparaissent alors naturellement, spontanées.

Par Robert Le Vourc’h Shihan

CEN de la FFAB, 7ème DAN Aïkikaï

Dans l’un de ses derniers messages concernant l’Aïkido, Tamura Sensei nous livrait « Sunao ». Traduit littéralement du Japonais, Sunao signifie simplicité, sobriété, pureté. Comment s’interprète, s’exprime ce message dans la pratique quotidienne, dans le dojo comme dans la vie de tous les jours ? Comment faire vivre et ressentir cet héritage surtout chez les pratiquants plus jeunes qui n’ont pas ou peu connu le maître ?

Le concept, pour simple qu’il puisse paraitre, concerne de nombreux aspects de la pratique comme de la vie et nous amène à nous interroger sur le sens de notre recherche, sur les interactions avec les partenaires du dojo, avec les autres, avec l’autre tout simplement. Intégrer Sunao dans sa pratique et sa vie au quotidien relève sans doute d’une certaine introspection à mener avec sincérité.

Sur le tatami les gestes deviennent de plus en plus simples, les mouvements parasites disparaissent peu à peu. Maître Tamura expliquait que les techniques d’aïkido proviennent de l’utilisation du sabre, il parlait du sabre même quand il utilisait le bokken. Notre référence est donc le sabre, la technique s’effectue comme une coupe : sur un seul temps sans cassure, sans arrêt avec un placement extrêmement précis et un déplacement, relativement court, tout aussi précis.

Pratiquer avec les armes, c’est pratiquer l’Aïkido. À mains nues comme avec le bokken, le jo ou le tanto, nous étudions les fondamentaux de la discipline. Ainsi à force de travail et d’entraînement les mouvements deviennent mois complexes, les gestes plus simples et plus justes, les techniques plus épurées.

L’apprentissage des Kumi Jo, des Kumi Tachi et des Katas est utile pour se familiariser avec les armes, en améliorer leur manipulation, appréhender les distances et préciser les placements et les déplacements. Cependant la plus grande prudence est requise vis-à-vis de ce type de pratique afin d’éviter le piège d’une chorégraphie bien huilée : « je fais cela, donc tu fais ceci, alors je fais cela », où la moindre erreur peut conduire à l’accident.

Les fondamentaux sont simples en eux-mêmes mais très difficiles à acquérir… et à maitriser. Il faut travailler sans relâche pour se les approprier, pour les maîtriser, les ressentir comme une évidence en soi. Il faut reproduire sans cesse le geste ; il se simplifiera et deviendra sobre et efficace.

« Aujourd’hui, certains styles d’Aïkido semblent très fantaisistes, en particulier sur les réseaux sociaux, mais les connaisseurs peuvent voir que ce genre d’Aïkido n’a rien à l’intérieur, » disait Yamada Sensei à Aikido-Journal en 2022, « cela semble éblouissant mais c’est vide et dénué de fondamentaux. Si vous possédez les bases et si elles sont solides alors vous pouvez être flamboyants ».

Yamada Sensei

Yoyû, avoir du temps dans le temps

La simplicité et la sobriété des mouvements associées à un placement juste par rapport au partenaire permet de découvrir cette sensation que le temps ralentit, que l’on parvient à contrôler son partenaire dans le calme, sans précipitation. C’est Yoyû : avoir du temps dans le temps, se débarrasser du superflu pour aller à l’essentiel.

Ni tiré, ni poussé, mais dépossédé de son attaque qui lui échappe au moment où il pense saisir ou bien frapper, le partenaire est prisonnier de sa propre intention et ne peut plus retrouver son équilibre ni sa stabilité et ne peut donc pas développer une autre attaque.

Aïte et Tori

Sunao se retrouve aussi dans la relation Tori / Aïte sur le tatami. Souvent mal comprise ou mal interprétée, cette relation peut conduire à certains excès : complaisance, manque de réalité martiale, anticipation et exagération de la chute, etc.

Nous conservons en mémoire et dans la pratique le thème de la commission technique de la fédération, il y a quelques saisons : « Tori, Aïte, une même recherche, une même pratique ».  Il n’y a pas de rapport de force ou d’opposition entre Tori et Aïte, il n’y a pas un « bon et un méchant ». Tori n’est pas celui qui gagne et Aïte n’est pas celui qui perd.

Il est souvent fait référence au « rôle » d’Aïte dans l’enseignement de notre pratique. C’est un peu, voire très, réducteur de limiter 50 % du temps de pratique à un… rôle. Aïte doit mettre en place la situation avec le plus de réalisme possible, sincèrement en attaquant comme s’il réalisait lui-même la technique, comme indiqué plus haut, sur un seul temps.

Ainsi il n’y a pas « un qui fait et un autre qui subit » mais deux partenaires qui étudient, recherchent ensemble avec sincérité et humilité. L’harmonie entre eux se développe et chacun profite pleinement de la pratique.

Sunao, c’est cette authenticité, cette simplicité des rapports entre les pratiquants.

Sunao s’exprime par le Reishiki

Nous pouvons appeler Reishiki l’ensemble des règles de bonne conduite, de respect et de sécurité à suivre dès l’entrée dans un dojo, lieu consacré à l’apprentissage et à la pratique des arts martiaux et de la méditation.

Cela englobe bien sûr le salut en entrant dans le dojo, en montant sur le tatami, au kamisa, à l’enseignant et au partenaire mais aussi la manière de se déplacer avec les armes, de les préparer et les poser en vue de la pratique et tout autant de connaître sa place sur le tatami, de savoir comment et où se placer, de savoir se mettre en seiza et se mettre debout, aller chercher un diplôme, etc.

C’est partie intégrante de l’apprentissage, de l’enseignement et de la pratique de la discipline, simple et sans outrance. Chacun sait et comprend le pourquoi et la manière dont il pratique le Reishiki. Nous intégrons plus facilement ce dont nous comprenons la raison, la forme reflétant le fond.

Par la répétition et le respect rigoureux de ses règles, le sens et l’importance du Reishiki, bien plus qu’un rituel ou un cérémonial, apparaissent plus claires et s’expriment simplement et logiquement dans le quotidien du pratiquant.

L’Aïkido ne se cantonne pas aux limites du tatami, de même un stage ne s’arrête pas en quittant le dojo. L’aïkido imprègne votre quotidien, vos relations avec votre famille, vos amis, votre entourage. Nous sommes loin d’un jeu de rôle qui cesserait une fois la pratique terminée.

Sans arrière-pensées de positions, de promotions ou de grades, Sunao c’est garder l’esprit pur, libre, ouvert, disponible et attentif dans la pratique, loin de toute préoccupations ou ambitions personnelles.

« Quand l’intérêt personnel est en cause, il est facile de s’égarer dans son propre jugement, la pratique de l’aïkido a pour fin de raffiner cette capacité de jugement. »

Tamura Sensei. Vœux 2007.

Du mot « bienveillance » dans la relation candidats-jurys d’examens


Fanch Cabioc’h

Mars 2024

Dans le texte que je vous propose et qui traduit mes réflexions personnelles, nous allons aborder un mot utilisé couramment en Aïkido, mot dont l’interprétation peut laisser perplexe voire dubitatif. Il s’agit du mot « bienveillance ».

La « novlangue » est riche de ces « mots valises » en ceci qu’on peut leur donner plusieurs significations, selon l’intention de l’émetteur et…la compréhension du récepteur.

« Bienveillance » élément clé de l’attitude du Jury ?

Le mot « bienveillance », antienne souvent entendue lors des stages de formation « Examinateurs » et dans les consignes données aux jurys avant les examens de grades Dan, ne laisse pas de surprendre par ses définitions ambiguës.

Le Petit Robert (1) la définit comme suit :

« Sentiment par lequel on veut du bien à quelqu’un ».

« Disposition favorable envers une personne inférieure (en âge, en mérite) ».

 

Nous comprenons qu’un jury soit dans des dispositions favorables, positives, vis-à-vis des candidats. Ces derniers doivent pouvoir s’exprimer sans la contrainte particulière qu’imposerait un jury « malveillant », à supposer qu’il y en ait. Le stress de l’examen contribue déjà largement à restreindre les capacités cognitives (effet « tunnel ») du candidat lors du passage.

Tout cela est frappé au coin du bon sens.

Ne s’agit-t-il pas davantage de ne pas avoir d’« a-priori »? Le mot « bienveillance » peut à l’extrême, revêtir une certaine mansuétude jusqu’à impliquer une forme de complaisance, voire un « laisser-faire », interprétation tout à fait improbable pour ce qui nous concerne.

Appliquée à l’Aïkido, cette interprétation conduirait à coup sûr à une dévaluation du sens des Grades et du niveau de pratique.

Le sens second proposé par le dictionnaire (« disposition favorable… ») interpelle en ceci que la condescendance que l’expression  « envers une personne inférieure…. » sous-tend, n’a pas lieu d’être dans un jury d’examen.

Dans un article paru dans la revue Shumeïkan (2), Pierre Magadur souligne que les grades ne constituent pas un but en soi, mais sont à considérer comme des marques le long d’un chemin.  En ce sens, le jury ne sanctionnerait pas une « performance » de 12 minutes mais devrait marquer le cheminement qu’a suivi le candidat. En quelque sorte, un examen constitue une étape normale qui jalonne un parcours.

Il s’agit donc pour le jury de dédramatiser le passage, sans rajouter au stress une attitude hautaine ou désagréable.

Dans son livre « Etiquette et transmission » paru en 1991 (3), Tamura Senseï ne parle pas de « bienveillance ». Il écrit (page 94) :

« Il (le jury) doit donc décider de façon impartiale et juste afin de ne pas prêter flanc à la critique…
L’examinateur doit être apte à juger avec grandeur d’âme, et cette tâche ne revient qu’à l’homme capable de rendre un jugement intègre, ce qui veut dire qu’il doit non seulement être talentueux mais encore homme de grande expérience ».

 

Ainsi, l’importance du comportement du jury est mise en exergue dans un document émis par la Commission Enseignants et Examinateurs de la FFAB (4).

On l’aura compris, « bienveillance » ne signifie pas copinage avec les candidats, même s’ils sont en général connus des jurys, surtout pour les passages 1er-2ème Dan dont le recrutement est, sauf exception, exclusivement régional. Se montrer ouvert, en excluant toute familiarité, exposer clairement les consignes initiales (placement des armes, saluts, quelques mots simples pour mettre en confiance…). Nous avons tous l’expérience de ces « blancs » après l’énoncé d’une technique pourtant très commune, mais que le candidat ne comprend pas par effet de sidération dû au stress ou autre. Insister au-delà de deux ou trois interrogations de la part du jury aurait assurément un effet déstabilisateur définitif sur le candidat et c’est faire preuve d’intelligence que de passer à une autre technique, voire de trouver le mot juste pour dédramatiser et dénouer le blocage.

Il s’agit simplement de bon sens.

Être à sa place, tenir sa place : investir la fonction

Le paragraphe précédent nous amène naturellement à considérer l’attitude du jury.

Être membre d’un jury d’examen, c’est être investi d’une fonction : ce qui impose de tenir un rang, représentatif de ladite fonction. La fonction et l’attitude « protègent » le jury et constituent les conditions d’un jugement juste et équilibré.

Fonction, comportement, attitude sont en conséquence intimement liés.

Nous en arrivons ainsi au Reigi, à l’étiquette.

En Aïkido, comme tous les Arts Martiaux, chacun doit connaître sa place, au Dojo et hors du Dojo. C’est à ce niveau que se révèle toute la Culture Martiale d’un individu, c’est-à- dire la somme de toutes les expériences qu’il aura pu vivre et intégrer.

L’œil de Tamura Senseï ne s’y trompait pas et ce, dès la façon de se mouvoir (Aruki Kata) sur le tatami pour se placer.

Choisir sa place sans hésitation et s’y tenir. L‘attitude (Shiseï) fait que personne ne peut contester la place que j’ai choisie, sans arrogance, simplement parce que c’est la mienne.

A partir de ce moment les relations candidat-jury sont clairement et tacitement établies.

Il n’est plus question de qualificatifs spécifiques pour les définir. Tout est en place, simplement.

Reishiki, jurys et … bienveillance

Le respect du Reishiki est demandé aux candidats et sans doute y a-t’il beaucoup de travail à faire dans ce domaine. De nombreux articles passionnants et de haute tenue ont été écrits à ce sujet (5), (6), (8), (9).

Le Reishiki traduit un ensemble de comportements qui rendent compte du niveau de force intérieure d’un individu, y compris dans l’échec, et ce quel que soit le moment de la vie.

La fonction et l’intériorisation des émotions s’expriment dans un rituel bien compris.

A notre sens, le Reishiki bien compris de la part du jury traduit à lui seul la relation candidat-jury.

De même, un Kamiza à l’esthétique simple, épurée, une nappe, quelques fleurs sur la table  des jurys, et la puissance du rituel s’en trouve renforcée, tout en « humanisant » l’examen en faisant d’une salle de sport un Dojo.

Pour ce qui concerne la restitution, les instructions sont claires : rester positif dans les observations que formule le jury. Cependant, ce qui doit être dit doit être dit afin de ne pas laisser un candidat, qu’il ait réussi ou non, dans l’illusion qu’il a de sa prestation, en positif ou en négatif.

Ne pas tomber dans la caricature, ne pas infantiliser, donner des pistes de travail, inciter à travailler telle ou telle fondation…. Un passage ne sera jamais parfait.

Le tact et la sensibilité imposent d’éviter des observations vives, vexantes (même sans le vouloir). Quand la tension de l’examen tombe, il se peut que les réactions nerveuses soient exacerbées par une remarque un tant soit peu jugée déplacée.

L’intelligence du cœur et l’empathie ne peuvent pas s’improviser. C’est peut-être cela que Tamura Senseï appelait « grandeur d’âme ».

Il est dans le rôle du Président de la session d’examen de jouer la fonction de modérateur et de veiller à ce que le passage et les observations restent corrects et justes.

Pour terminer je résumerai ces quelques mots par le fait que, mieux que « bienveillance », il faudrait faire appel à l’intelligence du cœur, à la sensibilité, au respect du Reishiki en s’appuyant sur une Culture Martiale pleine de bon sens, forte, bien comprise et assimilée.

Un examen de grade constitue un véritable rite de passage dans un monde qui n’en a plus. Ou si peu.

L’attitude juste et l’évaluation juste constituent un art difficile à exprimer. Prêtons-y une grande attention.

Nous sommes tous prisonniers de nos vérités et de nos interprétations. Puisse cet article susciter quelques interrogations et réflexions chez le lecteur.

Interview de Robert Le Vourc’h Shihan, Professeur diplômé d’état 2e degré, chargé d’enseignement national pour la FFAB. Par François Frey pour Dragon Magazine.

Robert Le Vourc’h pratique l’Aïkido depuis 46 ans, il est aujourd’hui 7e dan CSDGE, 6e dan Aïkikaï. Professeur diplômé d’état 2e degré, élève de Maître Tamura, il accorde une grande importance au travail aux armes.

François Frey l’a rencontré pour Dragon Magazine.

Dragon Magazine : Quand avez-vous commencé l’aïkido ?

Robert Le Vourc’h : J’ai débuté en 1976, à l’âge de 16 ans au dojo de Lesneven. Au départ, c’était pour pratiquer quelque chose de différent du judo, différent car non compétitif. Cela me parraissait intéressant, séduisant, attractif… pas philosophique mais avec cette part de réflexion qui me semble indispensable pour la pratique d’un art martial.

Quand on a 16 ans, on a bien sûr d’autres centres d’intérêt mais finalement j’ai accroché.

D.M. : Qui était votre professeur à l’époque ?

 Il y avait Jean-Claude Cueff et Jean-Yves, mon frère. Tous deux d’excellents professeurs qui ont su me guider sur la voie.

D.M. : Que vous ont-ils apporté dans leur enseignement ?

 Ils m’ont donné le goût de l’effort, de partager et d’enseigner. Oui, j’ai beaucoup aimé chuter et subir les techniques de leur part. Après cela m’a semblé une évidence de continuer et de chercher à grandir et de m’épanouir dans la pratique de cet art.

D.M. : Si vous deviez définir l’aïkido ?

 L’aïkido ne devrait se traduire qu’avec des mots simples.

Pour autant, ce serait trop simple de dire que c’est un art de vivre, trop simple de dire que c’est ma vie mais… c’est un peu tout cela pourtant.

En ce qui me concerne, l’aïkido est un moyen d’expression de soi de son corps, de ses idées. Cela apporte le contrôle de ses émotions et la confiance en soi. Cela permet de connaître sa place, de savoir la tenir.

C’est aussi d’innombrables et belles rencontres partout dans le monde. C’est du temps passé avec les copains, à partager sur et en dehors du tatami, à mener la même quête, la même recherche. C’est de la sueur et de la fatigue, souvent, de la frustration, quelques fois, et du bonheur tout le temps. 

Pour moi cela a été vraiment moteur.

D.M. : Que vous a transmis votre frère Jean-Yves, sur quoi a-t-il insisté ?

 En fait, nous avons pratiqué et étudié ensemble l’aïkido. Il était mon ainé de 10 ans. Il m’a transmis son sens de la recherche, et l’importance du doute. Il m’a appris que le doute est porteur et que les certitudes sclérosent la recherche. Tant que l’on doute, l’on est sur la bonne voie pour progresser. J’ai gardé cela et je pense, j’en suis sûr, que c’est toujours vrai.

D.M. : Aujourd’hui, c’est à votre tour d’enseigner, vous êtes un professeur reconnu, aimé, que désirez-vous transmettre ?

 Essayons de travailler avec sincérité en mettant en place des situations justes pour pouvoir garder l’esprit originel des arts martiaux.

Ne pas faire uniquement que de la forme, mettre de la sincérité dans l’effort que l’on fournit, de la sincérité dans le résultat que l’on veut obtenir, dans l’analyse de ce que l’on a réalisé. C’est quelque chose de forcément personnel qui doit rejaillir positivement sur les autres.

C’est dur d’expliquer par les mots mais je pense que le sens de l’aïkido c’est aussi, peut-être, donner un sens à notre vie, comment se situer dans la société, vis à vis des autres.

Savoir donner, être généreux mais aussi ferme, savoir tenir ses positions.

D.M. : Quand avez-vous rencontré Maître Tamura ?

 La première fois, c’était en 1977 lors d’un stage à Brest. Un petit homme qui partageait le même vestiaire que nous… J’étais vraiment impressionné car il se comportait comme tout le monde. Il m’a laissé ce jour-là une impression indélébile, fantastique.

Lors de ce stage, j’ai eu la chance qu’il vienne vers moi et corriger ma façon de faire Nikkyo. Au départ, je pensais qu’il allait me broyer le bras mais en fait, je n’ai rien senti si ce n’est que la Terre est venue plus vite sur mon nez que j’aurai pu l’imaginer.

A partir de cette date-là, j’ai commencé à sentir qu’il y avait autre chose dans l’aïkido. Sensei, avec son petit gabarit mais une telle puissance, alliée à une si grande gentillesse est devenu une référence pour moi, La Référence. J’ai alors pensé : avec sa corpulence, il ne peut pas tricher, il ne peut pas utiliser sa force. Et cela m’a profondément motivé.

Je n’ai jamais arrêté depuis et, avec les copains, j’ai eu la chance de partager son enseignement pendant plus d’une trentaine d’années.

Quand je revois toutes ces années, cela a été vraiment magique : du bonheur à chaque stage. On revenait fatigué, un peu frustré de ne pas avoir pu réaliser ou vraiment compris ce qu’il nous transmettait mais quel bonheur d’avoir vécu cela.

D.M. Aujourd’hui que vous apporte vos élèves en tant qu’enseignant ?

 Ce qu’ils m’apportent ?

Que je ne sais pas tout. Ils sont mon moteur, ce sont eux qui me font travailler et progresser. Nous sommes tous dans le même bateau, je suis un peu plus avancé mais c’est ensemble que nous que nous devons rechercher. Dans mon dojo, la règle est que l’on doit sortir meilleur que lorsque l’on est entré… peut-être qu’un petit peu, mais toujours meilleur.

D.M. : Quelle place doit-on apporter aux armes dans la pratique ?

 Pour moi, le travail aux armes est primordial, je ne conçois pas un cours d’aïkido sans les armes. D’ailleurs si on fait de l’aïkido, on fait des armes et, de la façon dont on pratique les armes on fait de l’aïkido.

Les armes permettent d’étudier le ma-aï, le temps, le placement, l’harmonie avec l’autre. C’est essentiel afin de bien s’y attacher et de faire le lien avec le au travail à mains nues.

Le sabre en particulier est notre référence. Il définit notre placement et des notions aussi complexe que Kamae, Ma-aï, Shisei… C’est l’âme de l’aïkido.

D.M. : L’apprentissage s’effectue par l’étude des techniques, comment les définiriez-vous ?

 La technique est pour moi un outil qui va façonner, modeler le corps mais ce qui est important, c’est le principe que l’on met en place, sur le quel on travaille, comme par exemple le Shisei (l’attitude, la posture).

La technique ne constitue pas une fin en soi mais elle permet d’acquérir et de travailler toutes les fondations de l’aïkido. Quand on arrive vers les hauts grades, 5e dan et plus, il faut savoir sortir de la technique et trouver l’expression de sa pratique personnelle.

D.M. : Quels conseils pourriez-vous donner à un jeune pratiquant ?

 Je dis souvent qu’on ne doit pas pratiquer avec sa tête et qu’il faut laisser le corps apprendre par lui-même les mouvements. Un peu comme on apprend le vélo, c’est très dur d’expliquer comment faire : on peut faire des schémas, calculer les forces centripètes, centrifuges… mais le meilleur moyen reste de prendre le vélo et d’en faire.

Il faut être patient, travailler, laisser le corps assimiler les techniques. Le travail de réflexion viendra de lui-même par la suite.

D.M. : Quelle signification donnez vous aux grades en aïkido ?

 C’est comme la cave à vin : J’ai ai une, mais elle est bien cachée. Pour la voir, il faut venir chez moi, et que je vous invite à la voir. C’est personnel. Si le sujet est abordé, alors je peux en parler et même la montrer.

Aujourd’hui je suis 7e dan, j’en suis très content bien sûr car c’est le résultat de mon travail mais je sais qu’il me reste encore beaucoup à faire.

Pour les autres, je n’ai pas de leçons à donner de ce côté-là mais je crois qu’il est trop facile de dire que, lorsque les grades ont été obtenus, ce n’est finalement pas important.

Le seul conseil que je pourrais donner c’est qu’il faut continuer et bien penser que c’est par rapport à soi que l’on mesure les efforts et non par rapport aux autres.

En tous cas les grades ne devraient pas changer les rapports entre les gens. Il ne faut pas refuser de les passer sous le prétexte de convictions qui pourraient être discutables mais au contraire le faire comme un passage obligé pour soi. Il faut voir les grades comme une remise en question et un moyen de juger, d’évaluer, son évolution sur le long chemin de la pratique.

D.M. : Qu’aimeriez vous dire aux pratiquant plus avancés.

 Que ce n’est jamais fini, qu’il faut continuer à travailler. La seule limite que l’on a est celle que l’on se fixe soi-même. Si l’on veut progresser, aller plus loin, il faut rester persuadé que l’on peut le faire et cela passe forcément et toujours par la pratique régulière.

D.M. : Pour finir, d’après vous quel est le message qu’à voulu nous laisser O’Sensei avec l’aïkido ?

 La question est difficile (rires).

J’ai vu au dojo de Yamada Sensei, sur un pylône en bois une inscription en Japonais et en Anglais : « May peace prevail on Earth », que la paix règne sur la terre.

Pour moi le message de O’Sensei est très humaniste, plein d’espoir.

L’aïkido est un art martial fabuleux mais paradoxal. A la base, les arts martiaux sont faits pour tuer. Mais l’aïkido doit nous apporter la paix. Si je dois retenir quelque chose pour moi, ce serait probablement cela : « Que la paix règne sur la terre ».e

Yoshimitsu Yamada, à qui l’on doit plus qu’à quiconque le développement de l’aïkido aux Etats-Unis et même dans le monde est décédé le 15 janvier 2023.

Il était l’un des derniers survivants de ces élèves du fondateur, qui quittèrent le Japon pour aller diffuser l’Aïkido dans le monde entier. Il repose désormais au panthéon de la discipline auprès de ses condisciples, Tamura Shihan, Kanaï Shihan, Chiba Shihan notamment.

Des débuts difficiles et un essor formidable.

Il s’installe au New York Aikikai en 1964. Les débuts sont difficiles, plusieurs années avec peu d’élèves et pas d’argent, dormant dans un des vestiaires du dojo, vivotant en donnant des démonstrations d’Aïkido entre les combats lors des rencontres de karaté mais gardant son indépendance en refusant d’intégrer la fédération de Judo.

Au bout de quelques années il commence à réaliser son objectif de créer une communauté d’Aïkido aux Etats-Unis. Il crée la United States Aikido Federation, la Fédération Américaine d’Aïkido en 1976. Elle est devenue l’une des plus importantes organisations de ce genre aux États-Unis.

Ces premiers élèves viennent du monde de la danse et du théâtre attirés par le travail sur le mouvement et l’équilibre ; d’autres, vétérans de la seconde guerre mondiale, ont passé du temps au Japon et d’autres encore de la mouvance hippie apprécient le message quasi-spirituel de l’Aïkido. Qu’elles que furent leurs différentes raisons de venir au dojo, ils y sont restés à cause du charisme exceptionnel de Yamada Sensei.

Il possédait une incroyable et unique capacité à rassembler les gens, à fédérer et à bâtir une communauté de pratiquants.

Sa popularité venait de la façon dont il incarnait l’esprit même de l’Aïkido : pacifique, positif, solidaire avec des fondamentaux solides et stricts mais suffisamment souples pour les développer selon sa propre recherche.

Yamada Sensei a enseigné en insistant beaucoup sur l’acquisition des fondations de l’aïkido mais a toujours encouragé ses élèves à développer leur propre interprétation, leur propre style.

Il a enseigné à ne pas se battre, a encouragé et valorisé les liens entre les gens, la coopération et la communauté. Il disait souvent : l’Aïkido suit la règle des 4 F : Fairness, Flexibility, Freedom and Friendship : Équité, Souplesse, Liberté et Amitié.

Il a dispensé avec enthousiasme son enseignement dans son dojo jusqu’au bout de sa vie.

Les stages dans le monde entier.

Tout au long de sa vie il a inlassablement parcouru le monde, dispensant son enseignement lors de stages et de séminaires sur les cinq continents. Ambassadeur infatigable de la discipline, bâtisseur de ponts entre les peuples sans distinction de couleur, de religion ou de nationalité Il a prôné et incarné l’universalité de l’Aïkido.

Pourvoyeur de paix, voyageur inlassable, il a fait du Monde entier son dojo.

Des inquiétudes

Cependant il était quelque peu pessimiste pour l‘avenir.

Beaucoup de gens sont venus à l’Aïkido grâce à la popularité des films de S. Seagal, acteur et instructeur d’Aïkido. Tandis qu’il se sentait heureux de voir prospérer l’Aïkido aux États Unis et dans le Monde et croître le nombre de pratiquants, Yamada Sensei craignait que les élèves se tournent vers des styles sans substance, apprennent des mouvements fantaisistes ou flamboyants sans comprendre les principes qui sous-tendent les techniques d’Aïkido.

« Aujourd’hui, certains styles d’Aïkido semblent très fantaisistes, en particulier sur les réseaux sociaux, mais les connaisseurs peuvent voir que ce genre d’Aïkido n’a rien à l’intérieur, » disait-il à Aikido Journal en 2022, « cela semble éblouissant mais c’est vide et dénué de fondamentaux. Si vous possédez les bases et quelles sont solides alors vous pouvez être flamboyants ».

En France.

Sa personnalité et sa technique ont indéniablement influencé l’Aïkido en France et en Europe par le grand nombre de stages qu’il dirigeait avec son ami et sempaï, Tamura Sensei.

Présent chaque année pendant près de 40 ans lors des stages d’été en France, La Colle sur Loup et Lesneven notamment, il a proposé, par une étude rigoureuse des bases et par l’apprentissage de techniques simples, une approche d’un Aïkido puissant et positif, cependant subtil et élégant.

En France nombre de pratiquants ont quelque peu boudé son enseignement, pensant sa pratique trop éloignée de celle de Tamura Sensei, directeur technique de la FFAB. Mais à qui voulait faire bien l’effort de pratiquer selon ses propositions, de ressentir l’efficacité de ses techniques, une très grande et profonde similitude entre les deux « styles » apparaissait clairement.

Après le départ de Tamura Sensei, il s’est occupé, pour la FFAB, des relations avec l’Aïkikaï à Tokyo jusqu’à ce que celle-ci puisse les gérer seule.

Cependant, même s’il dirigeait de nombreux stages en France, il n’a jamais voulu prétendre à en assurer la direction technique, considérant à juste raison que la FFAB était suffisamment mature et structurée.

Derrière le maître, un homme extraordinaire.

Tous les gens qui l’ont côtoyé ont le souvenir d’un homme bienveillant, soucieux du bien-être de ses élèves et de son entourage, généreux dans sa vie autant qu’il était dans son enseignement et sa pratique.

C’était également un homme rigoureux et exigeant envers lui comme envers les autres. Une plaque gravée dans son bureau au New York Aikikai, son dojo, indique : « Do the things right and do them right away !» (Fais les choses bien et fais les tout de suite !).

Toute sa vie, il est resté fidèle à son engagement pour la promotion, la diffusion et le développement de l’Aïkido, fidèle au message d’O Sensei, fidèle à son indépendance et à sa liberté, fidèle à ses amis.

Il n’accordait pas son amitié à la légère mais il la donnait pour durer tant que le respect et la confiance demeuraient.

La maladie.

Depuis de nombreuses années, il se battait avec un certain succès contre la maladie. Il utilisait volontiers la métaphore d’un « visiteur non désiré dans son dojo, qu’il fallait chasser ». Tout au long de son combat, il a minimisé autant que possible la gravité pour ne pas inquiéter sa famille, ses amis, les pratiquants, sa communauté.

Malheureusement, la faucheuse ne se résigne pas à perdre ses clients et l’a enlevé à notre affection, à nos dojos.

Maintenant, et demain.

C’est un vide énorme et une très grande tristesse. C’est une page qui se tourne, à notre tour d’en écrire une nouvelle.

A l’instar de tous ses condisciples, aujourd’hui disparus pour la plupart, Yamada Sensei nous a montré la voie. Il revient à chaque pratiquant la responsabilité de conserver, de prendre soin et de faire fructifier son héritage.